Nous sommes étudiants et nous avons choisi de faire carrière dans le service public. Autour de nous, ce choix étonne de plus en plus. On nous demande pourquoi, comme s’il fallait justifier ce qui, pour d’autres générations, allait de soi.
Depuis quelques années pourtant, un mouvement inverse s’esquisse. Dans les trois versants, les candidats reviennent vers les concours d’encadrement. Cette dynamique tient peut-être à un temps de crises (sociale, sanitaire, climatique, géopolitique) qui a rappelé ce que vaut un hôpital qui fonctionne, une collectivité qui protège, ou un État qui décide. Si cette dynamique est positive, nous aurions pourtant tort d’y voir une conversion.
Faut-il en conclure que notre génération tourne le dos au service public ? Nous ne le croyons pas.
Ce n’est pas la vocation qui manque, c’est la rencontre. D’un côté, une génération en quête d’engagement. De l’autre, une haute fonction publique qui cherche sa relève[1]. Les deux ne parviennent pas à se trouver. Près d’un jeune de 15 à 30 ans sur trois donne régulièrement de son temps à une association[2]. Et parmi ceux qui sont devenus agents publics, près de la moitié préféraient déjà le public en quittant leurs études[3]. Lors de la première convention nationale de l’association qui s’est tenue à Marseille le 9 octobre dernier, l’Agora Jeunesse a rassemblé une vingtaine d’étudiants venant d’horizons divers, qui se sont interrogés sur la fonction publique dont ils voulaient être les acteurs. L’envie de servir existe. Elle ne se reconnaît simplement plus dans le mot « fonctionnaire ».
C’est que ce mot s’est chargé d’un sens qui n’est pas le sien. Max Weber assignait au fonctionnaire une règle, celle d’administrer sine ira et studio, « sans colère ni parti pris »[4]. Le service, en somme, et non le combat. Or, dans le débat public, la frontière entre l’administration et le politique s’est effacée. L’agent est devenu le visage de décisions qu’il n’a pas prises, le relais d’une parole politique qu’il ne maîtrise pas.
À cette confusion s’ajoute une compréhension dégradée de l’action publique elle-même. Qui fait quoi, entre l’État, la région, le département, la commune, l’agence régionale de santé et les caisses de sécurité sociale ? Les participants à l’Agora l’ont souligné : un usager doit souvent frapper à deux ou trois portes avant de trouver le bon interlocuteur.
Or, une action publique illisible rend ses acteurs invisibles. Ce qui manque à notre génération, ce sont des visages. En clôture de l’Agora, l’un des animateurs le rappelait en appuyant le fait que les hauts fonctionnaires restent des exemples. Ainsi leur devoir ne s’arrête pas à l’exercice de leurs fonctions, il consiste aussi à transmettre leur vocation et ce qu’ils ont appris, et à rendre visible ce qui ne l’est pas.
En effet, pour les jeunes diplômés en quête d’engagement, l’État a perdu son monopole de l’intérêt général : les ONG, les associations et même certaines entreprises privées apparaissent désormais plus crédibles que l’État pour incarner l’engagement au service de la collectivité. Les cures d’austérité successives, notamment la RGPP en 2007 (150 000 suppressions de postes, rattachement de la Fonction publique au Budget) et les discours présentant les fonctionnaires comme « trop chers » et « trop nombreux » ont nourri une perte de sens profonde.
Mais l’image n’explique pas tout. Ce que les rapports publics décrivent comme un problème d’image, nous le vivons aussi comme un problème de chemin. Chaque versant a ses concours, ses calendriers, ses codes. Cela se traduit également dans la vision des étudiants qui ont vocation y faire carrière et l’Agora en a offert une illustration saisissante. En effet, les étudiants qui se destinaient à la fonction publique d’État et ceux qui visaient la fonction publique hospitalière partageaient la même envie de servir, pourtant ils peinaient à accorder leurs points de vue. Les participants ont parlé d’administrations « inconnues au bataillon » et d’une porte qui s’ouvre d’abord à ceux qui comptent déjà un fonctionnaire dans leur famille. Deux jeunes sur trois qui ont envisagé le service public s’estiment mal informés[5].
Reste enfin à y demeurer. Pour notre génération, la liberté dans le travail « prime largement sur la sécurité offerte par le statut »[6]. Or la gestion publique est jugée « quelque peu dépassée et trop hiérarchique ». La Cour des comptes appelle pourtant à définir « au plus vite » une stratégie dédiée aux jeunes[7].
La jeunesse demande d’être associée aux décisions qui la concerne. Nous proposons pour cela un mode d’emploi en trois temps.
MONTRER
1. Faire entrer la culture du service public à l’école. Qu’est-ce qu’un service public, qui le fait vivre, comment y entre-t-on ? Ces questions méritent d’être posées dès le collège, et pour les trois versants.
2. Organiser des rencontres régulières entre agents publics et étudiants. Un directeur d’hôpital, une directrice générale des services, un inspecteur des finances publiques valent mieux que n’importe quelle campagne de communication.
3. Faire connaître les concours dès le lycée. Les choix d’orientation se jouent souvent à seize ans, au moment des spécialités et de Parcoursup. Des agents publics des trois versants doivent être présents dans les salons de l’étudiant pour y présenter toutes les filières publiques.
OUVRIR
4. Simplifier et rendre lisibles les voies de recrutement. Un calendrier commun aux concours des trois versants, un portail unique d’information et la reconnaissance de l’alternance comme voie d’accès à part entière permettraient à chacun de trouver son chemin.
5. Rendre l’action publique compréhensible pour l’usager. Un service public que l’on comprend est un service public que l’on a envie de rejoindre.
RETENIR
6. Développer le mentorat et le compagnonnage entre générations. Chaque jeune agent, stagiaire ou alternant devrait être accompagné par un agent expérimenté et rétribué pour cette mission. C’est aussi la meilleure réponse à la « perte de mémoire » des services que redoutaient les participants de l’Agora.
7. Faire de l’accueil des alternants un acte managérial à part entière. L’alternance ne doit plus être traitée comme une variable d’ajustement ou un vivier d’appoint, mais comme le premier sas d’acculturation à l’État. Les fonctionnaires tuteurs doivent être formés, outillés et voir ce temps d’encadrement valorisé dans leur propre carrière. C’est dès l’accueil au sein du service que se forge la vocation de rester.
8. Confier rapidement aux jeunes des responsabilités utiles. Il s’agit de leur donner des missions qui comptent, pas des tâches d’appoint. Rien ne fidélise davantage que le sentiment d’être utile.
9. Repenser les perspectives de carrière. Cela passe par des mobilités facilitées entre versants, des passerelles assumées avec le privé et des progressions plus rapides pour qui s’engage. Le service public ne peut pas demander l’engagement tout en renonçant aux leviers qui rendent le privé attractif ; sinon, il est disqualifié d’emblée.
10. Mesurer les départs précoces et agir sur leurs causes. Entre 2014 et 2022, les départs de fonctionnaires pour d’autres raisons que la retraite ont augmenté de 47 %[8], et la Cour des comptes s’inquiète des démissions qui suivent immédiatement la réussite aux concours[9]. Un entretien de sortie systématique et un indicateur publié par chaque employeur permettraient enfin de comprendre pourquoi l’on part.
Le service public détient ce que notre génération cherche avant tout : du sens. Ici, l’engagement n’est pas une promesse inscrite dans un rapport RSE, il se mesure chaque jour, aux urgences, en mairie, en préfecture. Aucun autre employeur ne peut faire de l’intérêt général sa raison d’être avec une telle évidence.
On nous demande pourquoi nous avons choisi le service public. À ceux qui le dirigent, nous demandons de faire en sorte que la question ne se pose plus.
En portant une volonté constante de repenser l’action publique et de valoriser ceux qui la font vivre, l’association Penser Public donne à la jeunesse les moyens de porter ses exigences au cœur du débat public.
Par Paul MELMAN, diplômé d’un Master 2 de Droit Public à Paris II Panthéon-Assas,
et Emma COLOMBO, étudiante à Sciences Po Aix,
Membres du Comité Jeunesse de Penser Public.
[1] Cour des comptes, L’accès des jeunes aux emplois de l’État : une stratégie à construire, observations définitives S2025-0665, mars 2025, p. 14.
[2] C. Millot, S. Nedjar Calvet (CRÉDOC) et A. Charruault (INJEP), État d’esprit et engagement des jeunes en 2024. Résultats du baromètre DJEPVA sur la jeunesse, INJEP, Notes & Rapports, INJEPR-2024/13, septembre 2024, p. 7.
[3] P. Godefroy et S. Touzé (DGAFP), « De l’attrait à la réalité : l’accès à la fonction publique six ans après la sortie des études », Céreq, Working Paper n° 38, 2026, p. 9.
[4] M. Weber, Le Savant et le Politique (1919), trad. C. Colliot-Thélène, Paris, La Découverte, 2003.
[5] S. Colin et P. Godefroy, « Quelle expérience et quelle perception ont les jeunes de la fonction publique ? », DGAFP, Point Statn° 40, février 2023, p. 9.
[6] Sénat, L’attractivité de la fonction publique territoriale et la marque employeur, rapport d’information n° 484 (2023-2024) de C. Di Folco, C. Vial et J. Durain, fait au nom de la délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation, 28 mars 2024, p. 18 et p. 25.
[7] Cour des comptes, op. cit., p. 7.
[8] France Stratégie, Travailler dans la fonction publique : le défi de l’attractivité, note de synthèse, E. Prouet, J. Barasz et G. Maigne, décembre 2024, p. 6
[9] Cour des comptes, op. cit., p. 21.
